YSAŸE Eugène
Violoniste, chef d’orchestre, compositeur et pédagogue né à Liège le 16 juillet 1858, mort à Bruxelles le 12 mai 1931. Si l’histoire le retient d’abord comme violoniste, aucune de ses autres activités ne peut être négligée, leur ampleur faisant de lui une des personnalités les plus importantes de la vie musicale internationale à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.
La famille Ysaÿe (nom pour lequel on trouve de nombreuses orthographes : Isaÿe, Ysaye, Isaie, Isay, etc.) pratiquait la musique depuis plusieurs générations : de nombreux ancêtres d’Eugène étaient ménétriers (violonistes de village), métier qu’ils ajoutaient à leur activité d’artisan. C’était le cas de son grand-père, Georges Ysaÿe, cloutier à Soumagne puis maçon à Liège, mais également violoniste. Ce dernier eut deux fils, Jean-Pierre et Nicolas, qui perpétuèrent la tradition, mais en poussant plus loin que les autres l’étude du violon, car ils s’inscrivirent au Conservatoire de Liège, dans la classe de François Prume. Parallèlement, Jean-Pierre fut armurier et Nicolas tailleur ; ce dernier fut également maître de chapelle à la cathédrale Saint-Paul.
Eugène est le troisième fils de Nicolas (1826-1905) et, comme son frère aîné, Joseph, il commence à jouer du violon très jeune, sous la direction de son père. Très vite, il en sait assez pour s’intégrer à l’orchestre d’un théâtre local, le Pavillon de Flore, qui présente des opérettes. Il y retrouve plusieurs membres de sa famille et y rencontre de futures célébrités comme Sylvain Dupuis et César Thomson. Mais ce n’est pas tout : le samedi soir, il joue dans des bals, le dimanche il se fait entendre à Saint-Paul, où il se rend avec son père. Dès le départ, il pratique la musique en professionnel. On tentera pourtant à un moment de lui apprendre en même temps un autre métier : pendant quelques mois, il sera envoyé en apprentissage chez un armurier, mais il ne montrera aucune disposition en ce domaine, et il n’en sera plus question. Dès son enfance, il manifeste aussi un caractère assez indépendant, qui le fera souvent s’opposer à son père, qui était très autoritaire et parfois violent.
En octobre 1865, Nicolas est nommé chef d’orchestre au Théâtre Royal de Liège, et il n’a plus le temps de faire travailler son fils : celui-ci s’inscrit alors au Conservatoire, où il devient l’élève de Désiré Heynberg. Au début, tout se passe bien, on admire ses remarquables dispositions, et en mars 1867, âgé de huit ans, il obtient un second prix. Mais bientôt, on lui reproche de ne pas assez travailler, de ne plus faire de progrès (la mort de sa mère, en juillet 1868, l’a fortement marqué et n’est sûrement pas étrangère à cette situation) ; de plus, il entre en conflit avec son professeur, qui veut lui imposer d’autres conceptions que celles que son père lui a inculquées, et finalement, en 1869, il est renvoyé. Cet événement a toutefois été présenté autrement : il est possible que l’origine du problème soit plutôt une dispute entre le père d’Eugène et Heynberg ; de plus, Nicolas comptait à ce moment partir en tournée avec son fils, ce qui impliquait que ce dernier quitte le Conservatoire. Et en effet, durant les années qui suivent, le père et le fils voyagent à travers la Belgique, la France, l’Allemagne et la Suisse, l’un dirigeant des opérettes et des spectacles de variétés, l’autre se produisant comme enfant prodige.
C’est en 1872 que le destin d’Eugène se fixe : passant un jour devant la maison où habitait la famille Ysaÿe, Henry Vieuxtemps entend que l’on y joue une de ses œuvres, et d’une manière qui lui plaît particulièrement. Il frappe aussitôt à la porte et se fait présenter Eugène. Émerveillé par son jeu, il décide de l’aider. Ami de Jean-Théodore Radoux, le nouveau directeur du Conservatoire de Liège, il demande à ce dernier d’y reprendre le jeune prodige. Celui-ci entre alors dans la classe de Rodolphe Massart, et très vite il y obtient les plus hautes récompenses : premier prix avec distinction en 1873, médaille de vermeil en 1874 – il n’a alors que seize ans. Vu son talent, Massart ne le considérait même pas comme un élève, et ne cherchait nullement à lui imposer ses conceptions. Eugène était d’ailleurs rarement présent au cours, tant il était demandé pour jouer dans divers orchestres ou comme soliste. Il s’était également inscrit dans la classe de musique de chambre de Léon Massart, et il y obtint des succès comparables : premier prix en 1873, médaille d’argent en 1874.
Cette même année 1874, il reçoit une bourse de la province pour l’aider dans ses études, et Vieuxtemps lui propose de venir travailler avec lui à Bruxelles. Mais l’illustre violoniste, qui commence à souffrir de paralysie aux mains, doit renoncer momentanément à son poste au Conservatoire. C’est avec son remplaçant, Henryk Wieniawski, qu’Eugène va d’abord travailler (en privé), mais ces cours sont d’un intérêt limité, car Wieniawski les base essentiellement sur ses propres œuvres et n’ouvre pas assez ses élèves au reste du répertoire. En 1876, Eugène rejoint Vieuxtemps à Paris, où il restera jusqu’en 1879. Entre le maître et l’élève s’installe vite une amitié profonde, et si Vieuxtemps apprend beaucoup à Ysaÿe, surtout dans le domaine de l’interprétation, la présence de ce dernier constitue en retour un réconfort précieux pour le vieux musicien, très affecté par sa maladie. Lors de son séjour dans la capitale française, Ysaÿe rencontre plusieurs compositeurs, en particulier César Franck et ses disciples, qui deviennent pour lui de nouveaux amis. Il fait aussi la connaissance de deux pianistes compositeurs, Raoul Pugno (1852-1914) et, surtout, Anton Rubinstein (1829-1894), dont la fréquentation lui apportera énormément sur le plan musical. En 1878, il reçoit une mauvaise nouvelle : il doit rentrer à Liège pour participer au tirage au sort qui désigne ceux qui doivent effectuer leur service militaire (qui durait alors cinq ans). Par malheur, il tire un mauvais numéro, et il est donc désigné. Un tel " entracte " risque fort de porter préjudice à sa carrière, mais il n’est pas assez riche pour payer quelqu’un pour le faire à sa place, comme cela se pratiquait couramment. Son frère aîné, Joseph, le tire de ce mauvais pas en le remplaçant : en 1906, Eugène lui offrira une maison à Arlon en remerciement.
En 1879, Benjamin Bilse, chef d’orchestre et imprésario silésien, l’engage comme concertmeister au Concerthaus de Berlin, brasserie où l’on boit de la bière en écoutant de la musique. Toutes les semaines, il a l’occasion de jouer en soliste, et bien vite on vient spécialement pour l’entendre. À plusieurs reprises, il interprète ses propres œuvres (des concertos). Son séjour à Berlin lui permet de rencontrer le célèbre violoniste Joseph Joachim (1831-1907) et Clara Schumann : tous deux sont enthousiasmés par son jeu. En 1880, son frère Théo le rejoint, suivi un peu plus tard par son père : Eugène devient soutien de famille. En 1882, Anton Rubinstein parvient à convaincre Bilse de libérer momentanément sa vedette, et il l’emmène pour une tournée de concerts en Scandinavie. Ce voyage enthousiasme le jeune artiste, fasciné par la beauté des paysages norvégiens. Il y rencontre plusieurs musiciens importants, dont Edvard Grieg. Ces voyages lui donnent le temps de lire de nombreux livres : il se forge ainsi une certaine culture littéraire. De retour, il a l’occasion de jouer dans un nouvel orchestre qui vient de se fonder et se prépare à un avenir prestigieux : la Philharmonie de Berlin. Pendant ses moments de liberté, il déchiffre le plus de partitions possible, voulant sans cesse élargir son horizon musical. Grâce à Rubinstein, il part ensuite en tournée en Russie. En 1882, il est invité à participer à un congrès d’interprètes à Zürich, où il voit Liszt et Saint-Saëns, et il décide de renoncer à Berlin, où il s’ennuyait souvent, pour retourner à Paris. Il s’y installe avec son frère Théo, qui est pianiste.
Au début, il a quelque peine à s’affirmer, et il vit dans la gêne. Le succès viendra subitement, suite à un concert chez Colonne, qui l’a engagé grâce à l’intervention de Saint-Saëns : lancé, Eugène jouera alors à la Société Nationale de Musique, chez Mallarmé, chez Rodin, etc. Ce séjour est capital dans son évolution artistique : lié avec tous les grands compositeurs vivant alors à Paris (César Franck, Vincent d’Indy, Ernest Chausson, Camille Saint-Saëns, Gabriel Fauré, Claude Debussy, Albéric Magnard, etc.), il deviendra un des premiers interprètes de leur musique, qu’il fera connaître partout où il ira, et il les poussera souvent à composer.
Le 28 septembre 1886, il épouse Louise Bourdau : le jour du mariage, il reçoit de César Franck le plus merveilleux des cadeaux, le manuscrit de sa Sonate pour violon et piano, qu’il lui dédie. Eugène la déchiffre instantanément, et en assurera la création officielle quelques semaines plus tard. Après la noce, il rentre en Belgique, car il a été nommé professeur de violon au Conservatoire de Bruxelles. Il se consacre à cette nouvelle tâche avec un très grand dévouement, tout en se réservant le temps nécessaire à ses concerts. Il se lance aussi avec passion dans la musique de chambre : avec Mathieu Crickboom (1871-1947), un de ses premiers élèves à Bruxelles, Lucien Van Hout (1863-1945) et Joseph Jacob (1865-1909), il fonde le Quatuor Ysaÿe. En 1888, le Cercle des XX, association de peintres novateurs fondée en 1884 par l’avocat Octave Maus, décide de créer une section musicale et fait appel à Ysaÿe pour l’animer : ce sera pour lui l’occasion de faire connaître le répertoire qui lui tient alors le plus à cœur, la musique des franckistes. En 1894, le Cercle des XX deviendra " La Libre Esthétique ", mais en conservant les mêmes buts.
En 1889, lors d’une tournée en Italie, Ysaÿe passe à Gênes et a l’occasion de jouer sur le violon de Paganini… qui le déçoit très fort : il ne sonne plus du tout ! En 1891, il conquiert l’Angleterre, en 1894 il effectue sa première tournée aux États-Unis. Durant toutes ces années lui naissent plusieurs enfants, Gabriel (1887), Carry (1889), Thérèse (1890), Antoine (1894) et Théodore (1898), mais chaque voyage représente une séparation avec sa femme, qui reste à Bruxelles, ce qui amènera de nombreuses scènes de jalousie, souvent justifiées : il n’est pas toujours d’une fidélité exemplaire… Plus tard, il lui arrivera de l’emmener avec lui.
En 1892 il assiste à la création d’extraits de la cantate Andromède de Guillaume Lekeu : enthousiasmé, il commande à ce dernier une Sonate pour violon et piano, qui sera le chef-d’œuvre que l’on sait. En 1895, il fonde à Bruxelles une société de concerts qui connaîtra un grand succès et jouera un rôle fondamental dans la vie musicale belge, les Concerts Ysaÿe : s’il s’y produit souvent comme violoniste et comme chef d’orchestre, il y invite aussi bon nombre des plus grands artistes de l’époque et y fait découvrir de très nombreuses œuvres contemporaines.
En 1896, de passage à Bordeaux, il retrouve Raoul Pugno et les deux musiciens décident de s’associer. Outre de nombreuses tournées en commun, ils organiseront chaque année à Paris un cycle de concerts intitulé " La sonate ancienne et moderne ". Si l’idée de consacrer des concerts uniquement à des sonates n’est pas neuve, elle est encore audacieuse pour l’époque, mais le public suivra, et le duo Ysaÿe-Pugno rencontrera de très grands succès. Cela n’empêchera pas Eugène de jouer avec d’autres pianistes, et la liste de ceux avec qui il a collaboré, occasionnellement ou régulièrement, est d’autant plus impressionnante que l’on y rencontre quelques-uns des plus grands noms de l’époque, comme Isaac Albeniz, Wilhelm Backhaus, Émile Bosquet, Ferrucio Busoni, Camille Decreus, Arthur De Greef, Enrique Granados, Vincent d’Indy, Émile Jaques-Dalcroze, Serge Rachmaninov ou Alexander Ziloti, sans oublier bien sûr son frère Théo.
En 1897, il repart pour les États-Unis, où il joue avec Pugno, ainsi qu’avec un très célèbre violoncelliste belge, Jean Gérardy (1877-1929). On lui propose la direction de l’Orchestre Philharmonique de New York, mais il refuse. À son retour, il démissionne du Conservatoire de Bruxelles : il n’était plus possible de concilier un poste fixe et ses tournées. C’est pour la même raison que le Quatuor Ysaÿe (où Alfred Marchot, autre élève brillant, remplaçait Crickboom depuis 1894) interrompt alors ses activités : les voyages incessants du premier violon ne permettaient plus un travail assez régulier et la qualité de leurs exécutions en souffrit parfois. Pendant quelque temps, il arrivera que le groupe se reconstitue occasionnellement, mais en 1902, il disparaîtra définitivement.
Pendant les premières années du XXe siècle, Ysaÿe poursuit sa carrière harassante et triomphale de soliste, de chambriste et de chef d’orchestre en Europe et en Amérique, mais il commence à connaître des problèmes de santé : outre qu’il est atteint du diabète, il souffre du bras, et petit à petit son jeu s’en trouvera affecté. À cette époque, il commence à se produire en duo avec son fils Gabriel, qui est violoniste aussi. En 1908, il est la victime d’un vol très grave : il possédait deux violons de très grand prix, un Stradivarius et un Guarnerius del Gesu de 1740, et lors d’un concert à Saint-Pétersbourg, le Stradivarius lui est dérobé. Il en sera très touché, même s’il lui préférait le Guarnerius. L’instrument n’a jamais été retrouvé.
En 1912, il accepte la proposition de la firme américaine Columbia d’enregistrer quelques pièces : c’est l’unique document sonore qui nous reste de lui, mais qui ne nous donne qu’une faible idée de son talent réel vu la technique encore rudimentaire de l’époque. La même année meurt Edgar Tinel, directeur du Conservatoire de Bruxelles. Ysaÿe présente sa candidature pour le remplacer, mais bien qu’il soit soutenu par la Cour, on lui préfère Léon Du Bois. En compensation, il est nommé maître de chapelle du Roi. Il est également promu Grand Officier de l’Ordre de Léopold. En 1914, en tournée aux États-Unis, il apprend la mort à Moscou de Raoul Pugno : c’est une page de sa carrière qui se tourne. Quand la guerre éclate, il se réfugie à Londres, mais il donnera ensuite des concerts pour les soldats au front.
Il se rend ensuite de nouveau aux États-Unis, où il restera plusieurs années, à l’exception d’un bref retour en 1920 pour diriger le festival du centenaire de la naissance de Vieuxtemps organisé à Verviers. En 1918, il est engagé comme chef de l’Orchestre Philharmonique de Cincinnati pour quatre ans, et il commence à enseigner au Conservatoire de cette ville. C’est pour lui une grande joie, car l’orchestre est excellent, et cela lui permet de faire connaître davantage le répertoire belge et français contemporain, qu’il aime tant. Un peu après, le roi Albert et la reine Élisabeth profitent d’un voyage aux États-Unis pour aller le voir, et ils lui demandent de revenir en Belgique. Lorsque son contrat prend fin, en 1922, on le presse de le renouveler, et cela le tenterait fort de rester, mais il sent que son devoir lui commande de rentrer au pays.
À son retour, il reprend la direction des Concerts Ysaÿe (dont s’occupaient depuis la libération ses fils Antoine et Théodore avec Frank van der Stucken), mais les musiciens ne le suivent plus avec le même enthousiasme qu’auparavant. D’autre part, il ne joue plus le même rôle de pionnier : les nouvelles tendances de la musique de cette époque ne l’attirent guère. Comme violoniste, il a perdu une partie de ses moyens : sa main tremble, son archet n’a plus la sûreté d’autrefois. Mais il est resté le même artiste, il déborde toujours d’énergie, et il ne se sent pas près de décrocher ; en effet, il se remet à parcourir l’Europe, accompagné maintenant du pianiste Yves Nat (1890-1956). Il se produit également avec Clara Haskil et Arthur Rubinstein. En plus de ses concerts, il se consacre toujours à l’enseignement, comptant parmi ses élèves la reine Élisabeth, avec qui il était très lié, et à qui il sert aussi de conseiller musical. Il compose également de plus en plus.
En 1924, lors d’une tournée en Angleterre et en Irlande, il apprend la mort de sa femme, Louise, restée à Bruxelles. Le choc est terrible pour lui, et il ne s’en remettra que progressivement. Puis son amour des voyages et des concerts reprend le dessus et de nouveau on le voit aux quatre coins de l’Europe : Scandinavie, Pologne, pays baltes, Angleterre, Suisse. En 1927, le célèbre violoncelliste Pablo Casals l’invite pour participer aux concerts qu’il organise pour le centenaire de la mort de Beethoven. L’année suivante, il se remarie avec une élève, Jeannette Dincin.
D’un naturel très généreux, il s’intéresse aussi de près à diverses initiatives visant à soutenir les musiciens belges : il encourage la fondation dans notre pays d’une société de droits d’auteurs (qui sera la SABAM), il cherche à promouvoir la constitution d’un comité de propagande pour la musique et l’édition belges : ce sera la Fondation musicale Reine Élisabeth, créée peu avant sa mort. Enfin, pour aider les jeunes violonistes, il envisage la création d’un concours international de violon.
Durant ses dernières années, tandis que de partout on lui rend hommage, sa santé décline de plus en plus, mais sans pour autant lui faire perdre son énergie. Suite à un furoncle mal soigné qui dégénère, on doit l’amputer d’un pied. Pendant sa convalescence, il reprend une vieille idée qu’il avait eue à Berlin, composer un opéra en wallon liégeois mettant en scène le monde des mineurs : ainsi naît Piére li Houyeû. Si sa carrière de violoniste est cette fois vraiment finie, il ne renonce pas à l’estrade pour autant : en 1930, il dirige encore plusieurs concerts (le dernier a lieu le 13 novembre avec Pablo Casals comme soliste). Il ne pourra cependant pas réaliser son dernier rêve, diriger Piére li Houyeû, car ses forces le quittent. Il ne peut même pas assister à la création de l’œuvre à Liège le 4 mars 1931. Il la verra néanmoins à Bruxelles quelques semaines plus tard, mais c’est la fin et il meurt dans cette ville peu après, âgé de septante-deux ans.
Son action dans la vie musicale ne s’éteint pas pour autant : c’est selon ses idées qu’est organisé en 1937 le Concours International Eugène Ysaÿe, consacré au violon, et remporté par David Oistrakh. Après une seconde édition en 1938, consacrée au piano et gagnée par Emil Guilels, ce concours disparaît momentanément à cause de la guerre, mais renaît en 1951 sous le nom de " Concours Reine Élisabeth ", qui devient vite le plus prestigieux des concours musicaux internationaux. De même, c’est lui qui est à l’origine de la Chapelle Musicale Reine Élisabeth, fondée en 1939 : il préconisait la création d’une école de perfectionnement réservée aux meilleurs élèves des Conservatoires Royaux.
De nombreuses initiatives ont également été prises depuis sa mort pour perpétuer son souvenir : dès 1938, un Musée Ysaÿe est inauguré au Conservatoire de Liège, en 1947 son fils Antoine publie sa biographie, en 1961 il lance la Fondation Eugène Ysaÿe pour entretenir le souvenir du musicien et promouvoir toute initiative pouvant contribuer à la diffusion de son œuvre, en 1967 est créée la médaille d’honneur Eugène Ysaÿe, en 1969 l’ensemble instrumental " Les solistes de Bruxelles ", dirigé par Lola Bobesco, prend le nom d’" Orchestre de chambre de Wallonie – Ensemble d’archets Eugène Ysaÿe ", etc.
Comme interprète, il a fortement marqué son époque, tant par son talent extraordinaire que par son action constante pour la musique de son temps. Héritier de la tradition de Vieuxtemps et de Wieniawski, il l’a modernisée en l’épurant de certains excès romantiques, devenant le plus illustre représentant de la célèbre École liégeoise du violon. Ses contemporains admiraient son jeu pour sa chaleur, son lyrisme, la beauté de sa sonorité, sa richesse et sa variété de timbre. Son évolution artistique présente une ascension remarquable, qu’il faut souligner : au début, il exécutait surtout des œuvres de virtuosité d’un contenu musical assez mince et, comme les autres violonistes de sa famille, il jouait dans les bals et les petits orchestres d’opérette. Il s’est ensuite attaché aux compositeurs de l’école franckiste et à la musique de son temps en général, et il n’est venu aux grands chefs-d’œuvre classiques et romantiques qu’après l’âge de trente ans : la première fois qu’il a interprété le Concerto de Brahms, il avait trente-six ans (1904). À ce moment, plus rien de ce qui se faisait avec un violon ne lui était étranger : il connaissait l’ensemble du répertoire, il avait joué dans plusieurs types d’orchestres, il se produisait tant comme soliste que comme chambriste. Ajoutons qu’il jouait aussi le répertoire baroque, les noms connus comme Bach et Haendel, mais aussi des Italiens comme Vivaldi ou Geminiani, qui n’avaient pas encore la popularite dont ils jouissent aujourd’hui.
Par besoin de vivre son art dans tout son corps, il bougeait beaucoup en jouant, ce qui correspondait bien à son approche intense et passionnée de la musique. Mais ses conceptions n’étaient pas exemptes de tout reproche : il ne se préoccupait guère de questions stylistiques, et si son génie faisait passer toutes les libertés qu’il prenait avec les œuvres qu’il jouait, il est clair que notre temps ne les accepterait plus ; déjà de son vivant, on lui en a parfois fait grief. Mais le plus souvent, son auditoire était conquis. Après sa première exécution du Concerto de Brahms, Joachim vint le féliciter et lui dit : " Ce n’est pas tout à fait le Concerto de Brahms que vous avez joué. C’est plutôt celui d’Ysaÿe. Mais soyez tranquille, il est aussi beau que l’autre ".
L’aspect le plus admirable de la carrière d’Ysaÿe réside sans doute dans son rôle de propagandiste de la musique de ses contemporains et, par là, d’éducateur du public : plutôt que de chercher un succès facile en se limitant à un répertoire connu, il a préféré faire découvrir sans cesse du nouveau, ce qui présentait toujours un risque, car l’auditoire, on s’en doute, était loin d’apprécier chaque œuvre inconnue du premier coup. De même, le niveau de qualité était d’une constance rare dans l’élaboration des programmes de ses concerts. Il n’éprouvait pas le besoin, comme tant d’autres à cette époque, de mêler aux grandes œuvres des pièces plus légères.
Une politique comparable présida à l’organisation des Concerts Ysaÿe, dont la création combla un manque dans la vie musicale bruxelloise : deux autres sociétés existaient alors, les Concerts du Conservatoire organisés par Gevaert, limités aux œuvres de compositeurs morts, et qui se déroulaient à bureaux fermés vu leur succès, et les Concerts Populaires de Joseph Dupont, spécialisés dans la musique moderne mais ne jouant guère les œuvres des franckistes. Tout en se consacrant abondamment à ces dernières, Ysaÿe ne négligea aucune partie du répertoire, et fit entendre aussi de nombreuses œuvres anciennes, d’où des programmes très variés. De plus, il ajoutait aux concerts symphoniques des séances de musique de chambre. On aurait peine à citer toutes les œuvres dont il a assuré la première exécution en Belgique et parfois même la création mondiale, mais il faut savoir qu’à côté des franckistes, déjà souvent cités, il a aidé à faire connaître beaucoup d’autres de ses contemporains, français (Chabrier, Debussy, Dukas, Fauré), allemands (Bruckner, Richard Strauss, Siegfried Wagner), suisses (Jaques-Dalcroze), norvégiens (Grieg), russes (Balakirev, Glazounov, Rachmaninov, Tchaïkovski), et naturellement belges (Albert Dupuis, Joseph Jongen, François Rasse, Victor Vreuls, etc.), éclectisme qui était bien sûr tout à son honneur. En feuilletant les programmes, on découvre également une multitude d’interprètes invités au nom prestigieux : Albeniz, Busoni, Casals, Colonne, Cortot, Sylvain Dupuis, De Greef, Elgar, Gérardy, d’Indy, Lasalle, Kreisler, Mengelberg, Mottl, Pugno, Rachmaninov, Saint-Saëns, Thibaud, Thomson, Weintgartner… Quand Ysaÿe prenait la baguette, on pouvait parfois se rendre compte qu’il n’avait pas de formation de chef d’orchestre, et ses exécutions n’étaient pas irréprochables, mais son sens musical inné et son génie palliaient le plus souvent ses insuffisances techniques.
Les liens unissant Ysaÿe à tant de compositeurs de son temps apparaissent de façon claire dans le nombre important d’œuvres qui lui ont été dédiées : on en compte une cinquantaine, parmi lesquelles les Sonates pour violon et piano de César Franck, Joseph Jongen, Guillaume Lekeu, Albéric Magnard, Guy Ropartz, Louis Vierne et Victor Vreuls, le 1er Quatuor de Saint-Saëns et ceux de Debussy et d’Indy, le Concert et le Poème de Chausson, le 1er Quintette de Fauré, etc.
En plus des douze ans où il a été professeur au Conservatoire de Bruxelles, Ysaÿe a donné de nombreux cours en privé, et la liste de ses élèves est longue, tant en Belgique que dans la plupart des pays européens et aux États-Unis. Parmi les plus célèbres, citons Mathieu Crickboom, Alfred Marchot, Édouard Deru, Ernest Bloch, Louis Persinger, Gabriel Bouillon, William Primrose. Ceux-ci transmirent son enseignement à leurs propres élèves, parmi lesquels on trouve Arthur Grumiaux, Yehudi Menuhin, Isaac Stern, Ruggiero Ricci. D’autre part, Ysaÿe a aussi nettement influencé des artistes comme Fritz Kreisler, Jacques Thibaud, Nathan Milstein, Georges Enesco et Joseph Szigeti, bien qu’ils ne furent pas ses élèves.
L’impression très forte qu’il a laissée sur tous ceux qui l’ont connu tenait autant à son génie artistique qu’à ses qualités humaines, dynamisme, enthousiasme, générosité, ouverture, tolérance, humour. Alfred Marchot l’a qualifié de " gaulois, gavroche, rabelaisien, spirituel et malicieux ", il était également gros mangeur et bon buveur. Mais c’est aussi un homme qui a douté, qui a aimé, qui a souffert, ce que rappelle sans équivoque la nostalgie dans laquelle baignent tant de ses œuvres.
Si Ysaÿe est beaucoup moins connu comme compositeur, on lui doit plusieurs partitions remarquables, bien trop peu jouées. Il n’a jamais étudié l’écriture de façon suivie, mais il a commencé à composer très tôt. Comme il a détruit de nombreuses pièces qu’il ne jugeait pas satisfaisantes, son catalogue n’est pas très abondant. Son style, que l’on peut qualifier de postromantique, se situe dans la tradition de Franck et Lekeu, mais avec un langage plus moderne. Un certain modalisme y apparaît parfois. Il a surtout écrit pour le violon, mais il n’a pas oublié les autres instruments à cordes, et il s’est risqué à l’opéra à la fin de sa vie.
Après plusieurs Concertos pour violon qu’il a joués chez Bilse à Berlin mais qui sont restés inédits, il a cherché à renouveler ce genre en créant le " poème " pour violon et orchestre avec son Poème élégiaque op. 12, œuvre qui a joué un rôle important car elle a influencé Ernest Chausson dans son propre Poème pour violon et orchestre. Il poursuivra ensuite dans cette voie avec Chant d’hiver, Extase, Les Neiges d’antan, Lointain passé, dont les titres très romantiques précisent bien l’inspiration.
C’est pour violon seul qu’il a écrit ses œuvres les plus célèbres : les 6 Sonates op. 27, dédiées chacune à un violoniste différent et écrites en fonction de leur jeu propre. D’écriture assez polyphonique, ce qui rappelle les Sonates et Partitas de Bach pour violon seul, elles sont aussi d’une grande liberté de structure. La deuxième, " L’Obsession ", cite le Prélude de la Partita en mi de Bach et utilise le thème du " Dies irae ".
Parmi ses autres compositions, on retiendra surtout le délicieux Rêve d’enfant op. 14, Exil, poème pour orchestre à cordes, et son opéra Piére li Houyeû (" Pierre le mineur "). C’est une œuvre à laquelle il tenait beaucoup, inspirée par un épisode tragique d’une grève de mineurs vers 1880 : une jeune femme meurt en tentant de désamorcer la bombe que son mari a placée près de la maison de son patron. Il en a rédigé lui-même le livret en wallon liégeois. Si la partition n’est pas d’une qualité exceptionnelle, elle vaut par sa grande sincérité.
ŒUVRES
Violon seul : 6 Sonates op. 27, la 1re dédiée à Szigeti, la 2e : L’Obsession à Thibaud, la 3e : Ballade à Enesco, la 4e : Caprice à Kreisler, la 5e : Pastorale à Crickboom, la 6e : L’Espagnole à Quiroga ; 10 Préludes ; Exercices et gammes ; Cadences pour le 3e Concerto de Mozart, le 22e Concerto de Viotti, le Concerto de Beethoven et le Concerto de Brahms;
Violon et piano : 2 Mazurkas op. 10, 2 Polonaises, Paganini Variations (l’accompagnement de piano, perdu, a été reconstitué par Jacques Ysaÿe, petit-fils du compositeur, qui en a ensuite réalisé une transcription pour orchestre à cordes) ;
Violon et orchestre (ou piano) : 8 Concertos, Poème élégiaque op. 12, Scène au rouet op. 13, Rêve d’enfant op. 14, Chant d’hiver op. 15, Extase op. 18, Divertimento op. 19, Berceuse op. 20, Les neiges d’antan op. 23, Fantaisie op. 32, Lointain passé ;
Autres formations : Sonate pour violoncelle seul op. 28, Sonate " à la Reine " pour deux violons, Trio " Le Chimay " pour violon, alto et violoncelle, Trio " de Londres " pour deux violons et alto, Poème nocturne op. 29 pour violon, violoncelle et piano (ou orchestre), Amitié op. 26 pour deux violons et orchestre, Méditation op. 17 et Sérénade pour violoncelle et orchestre (ou piano), Harmonies du soir pour quatuor et orchestre à cordes, Exil op. 22 pour orchestre à cordes ; arrangements d’œuvres de Corelli, Vivaldi, Leclair, Locatelli, Vitali, Saint-Saëns, etc.
Opéra : Piére li Houyeû.
Essai : Vieuxtemps, mon maître.